Il y a des moments où la réalité semble se moquer de la raison elle-même, où le spectacle public devient une farce macabre orchestrée par ceux qui, hier encore, appelaient au meurtre ou l’organisaient de loin. La libération de René Capain Bassène, après huit ans de détention pour sa complicité avérée dans le massacre de Boffa-Bayotte, en est l’illustration parfaite. Ce n’est pas une victoire de la justice ni de la presse libre : c’est un scandale moral et judiciaire, un renversement inouï où les bourreaux se parent des habits des victimes, tandis que les véritables victimes – ces pauvres vendeurs de charbon, ces misérables qui tentaient simplement de survivre-sont relégués aux oubliettes de l’histoire.Rappelons les faits avec la froideur qu’ils exigent, loin des larmoiements compassionnels qui ont envahi les colonnes depuis quelques jours. Le 6 janvier 2018, dans la forêt de Bayotte en Casamance, quatorze hommes-pour la plupart des journaliers pauvres, des coupeurs de bois illégaux cherchant à nourrir leur famille-sont froidement abattus. Une exécution de sang-froid, dans un contexte de trafic et de tensions sécessionnistes. René Capin Bassène, journaliste bien connu pour ses accointances avec les milieux séparatistes, qui jouait le rôle d’idéologue de sous-prefecture pour le chef rebelle César Atoute Badiate, n’était pas un simple observateur.Les éléments de l’enquête menée de main de maître par la section de recherches de Colobane, dépêchée à Ziguinchor au vu de la gravité de l’affaire, avant que la machine compassionnelle ne s’emballe, le désignaient, avec son acolyte Oumar Ampoï Diatta, comme l’un des principaux instigateurs intellectuels : celui qui, par ses écrits, ses réseaux et ses incitations, avait contribué à créer le climat propice à cette boucherie. Complicité morale et matérielle, association de malfaiteurs-la cour l’avait condamné à perpétuité en 2022 pour des raisons qui n’avaient rien d’une fantaisie judiciaire.Et voilà qu’aujourd’hui, par grâce présidentielle, il sort libre, auréolé du statut de « prisonnier de conscience ». On nous parle de manquements dans l’enquête, de témoignages contestés, de pressions. Comme si la perfection procédurale était de ce monde, surtout dans une région marquée par des décennies de guérilla et de trafics ! Mais admettons un instant ces doutes : ils ne sauraient effacer la gravité des faits qui lui étaient reprochés ni son rôle néfaste. Bassène n’était pas un innocent scribouillard persécuté pour avoir dit la vérité. Il était au cœur d’un système où le journalisme se confond avec la propagande et l’activisme armé. Son parcours sulfureux n’est pas celui d’une victime de l’arbitraire : c’est celui d’un acteur qui a joué avec le feu et qui, aujourd’hui, échappe aux conséquences.Le plus révoltant reste le sort des familles des victimes. Ces vendeurs de charbon, ces hommes anonymes et pauvres, abattus comme du gibier dans une forêt qu’ils exploitaient pour survivre. Où sont leurs voix dans ce concert de louanges ? Qui parle aujourd’hui de leur deuil, de leur misère redoublée ? Personne. Au contraire, on assiste à un renversement ontologique stupéfiant : les instigateurs deviennent les martyrs, les familles endeuillées sont invisibilisées, presque coupables d’avoir troublé l’ordre narratif dominant. C’est le sophisme habituel des belles âmes : on préfère toujours la figure romantique de l’intellectuel rebelle à la réalité triviale des petites gens massacrés. Comme si la plume valait plus que le sang versé.Notre époque vit une maladie profonde : celle d’une opinion publique prompte à inverser les rôles dès qu’il s’agit de flatter les causes « progressistes » ou régionalistes. La vérité est plus simple et plus cruelle. La justice ne se mesure pas à la durée de la détention ni à la sympathie médiatique, mais à la reconnaissance du mal commis. Libérer Bassène sans que les familles des quatorze morts obtiennent réparation pleine et entière, sans que son rôle d’instigateur soit clairement assumé et condamné dans l’opinion, c’est non seulement une erreur judiciaire, mais une insulte à la mémoire des victimes.Dans ce Sénégal qui aspire à la stabilité, on espère que cette grâce ne signe pas le début d’une impunité nouvelle. Car si les instigateurs d’hier sortent blanchis, ce sont les pauvres, toujours les mêmes, qui paieront demain le prix du sang versé. La pitié sélective n’est pas de la justice : elle en est la parodie.
Abdoulaye Dieng
Consultant



















